Le jour où…

le jour où

Le jour où…

 

Ma vie est ce que l’on pourrait appeler un long fleuve tranquille. Quand je dis tranquille…  normale, sans grands événements marquants…

Enfant de divorcés.

Un beau-père avec qui tout ne se passe pas très bien pendant très longtemps.

Un père qui se dit présent mais qui ne l’est que pour faire du mal à ma mère, qui m’utilise pour l’atteindre… qui, quand il vient me chercher, parce qu’il en a le droit, me « dépose » aussi vite chez une grand-mère paternelle on ne peut plus distante… Un père qui multiplie les conquêtes et m’oblige à m’entendre avec elles, ses enfants…

Une maman qui travaille pour subvenir à nos besoins, une grand-mère maternelle très présente qui est bien plus qu’une grand-mère pour moi.

Une famille qui m’aime et me le prouvera à plusieurs reprises.

Une scolarité faite de hauts et de bas. Quelques «hics» en cours de route… mais je termine avec un diplôme d’institutrice primaire en main et me destine de suite à travailler avec des enfants handicapés. J’ai la chance de trouver un emploi dans ce milieu assez vite.

Pendant mes études, une rencontre, une amitié.

Amitié qui se transforme peu à peu en amour…

Une relation commence. Là aussi, des hauts et des bas… Une rupture d’ailleurs… puis on refait un essai.

Et là, un jour de juin 2001…

Je suis enceinte ! Tout ça n’est absolument pas prévu, je panique un peu à l’idée de lui annoncer… Maman sera la première à être au courant… puis LUI… sale moment… il veut profiter de sa jeunesse et sa première réaction est « Tous mes potes vont me laisser tomber »… passage difficile oui, mais très vite oublié : il devient rapidement un futur papa très heureux, accro de ce ventre qui s’arrondit.

Depuis toute petite, j’avais décidé que je serais, comme ma maman, une maman jeune !

Le premier bébé pointe le bout de son nez à la veille de mes 27 ans.

Je suis heureuse. Je crois que je n’ai jamais été aussi heureuse.

Tout se passe bien, la vie grandit en moi… Ce p’tit bout d’chou, on l’attend avec impatience !
1 mois, 2 mois, 3 mois… qui sera parrain? et la marraine?
Trouver une maison… vite vite… et pas facile.

Des prénoms fusent de partout, toute la famille s’y met.

P’tit gars, p’tite nana? On garde le secret ou pas?

Suspense intenable. Ok, on lache le morceau : une tite Chloé va débarquer !  Elle se prépare à remplir notre vie de bonheur.

4 mois, 5 mois, 6 mois… Je grossis moi ! Pas grave, c’est pour la bonne cause!
7 mois… Réveillon de Noël sur la côte… Nouvel an en famille…
Tout va bien. On prépare l’arrivée de bébé… Les premiers cadeaux arrivent, on prépare de jolis faire-part, nos têtes sont pleines d’idées pour décorer sa chambre.

Le jour où tout bascule

12 janvier 2002… Là, ça va déjà moins bien, des douleurs apparaissent.

On file aux urgences avec maman. Monitoring, rien de plus. Je ne m’inquiète pas trop, je suis confiante. On me dit que le bébé pousse sur l’estomac et que ça va passer.

En effet, ça passe.

(Quelques semaines auparavant, j’avais déjà eu des douleurs assez intenses dans le ventre. Mon médecin traitant m’avait dit que ce n’était rien de grave, sans doute quelques aigreurs. J’en avais parlé à ma gynécologue qui m’avait prescrit des ampoules, contre les aigreurs, aussi.)

Jusqu’au lendemain. Ça recommence, c’est pire que la veille… Ca dépasse ce que je suis capable de supporter et tout le monde le sait, je ne suis pas douillette.

On retourne aux urgences, on me fait une écho et là, une vésicule biliaire qu’on nomme « bombe à retardement » parce que complètement remplie de calculs biliaires.

On me garde en observation. Examens, examens, examens et discussions longues, très longues des médecins à mon sujet. Pendant ce temps, je souffre en silence.

On devrait m’enlever cette vésicule qui me fait souffrir mais je suis enceinte de 7 mois et demi et à priori, la situation n’est pas idéale.

Donc ? En clair ? On fait quoi ? Non, parce que là, moi je souffre et on piétine !

On est le 16 janvier tout de même !

Les discussions entre médecin et gynéco ressemblent à ceci (c’est ce que j’en ai retenu) :

    • Il faut l’opérer. La faire accoucher puis l’opérer.
    • Non, elle doit garder son bébé encore 3 semaines.
    • Pas possible, la vésicule est en trop mauvais état
    • Alors pourquoi ne pas faire une sphynctérotomie? Une quoi?
    • Ok on fait ça.

Ils jouent à quoi là, devant moi ? Bataille, dames, échecs ?

En parlant d’échec…

Donc, le 16 janvier 2002, on m’opère. Cette opération consiste à ouvrir le canal cholédoque pour que les calculs biliaires puissent s’évacuer et donc, cela permet de ne pas devoir ouvrir la paroi abdominale.

Après cette opération, il faut, normalement, injecter un produit qui permet de voir, à l’écho je crois, si tous les calculs sont bien éliminés.

Produit nocif pour bébé donc pas injecté!

Le problème ? Un calcul est resté coincé, les enzymes du pancréas n’ont pas pu s’évacuer, le pancréas s’autodétruisait.

Je reviendrai à ceci plus loin.

Je sors de salle d’op’…

Pour les doc’s, « tout s’est très bien passé pour une première ! »…

C’était donc la première fois qu’ils tentaient l’expérience ?… On m’avait pas dit ça, à moi…

Bref, je suis, comme on dit, un peu à côté de mes pompes, je pleure… j’ai eu si peur…

J’ai des contractions, on me file des médicaments pour les stopper.
Il paraît que j’ai pas l’air en forme du tout… maman s’inquiète, « Lui » aussi…

Moi je m’inquiète pour bébé, je ne la sens pas bouger… C’est normal docteur ?
Oui oui Madame, c’est l’anesthésie, elle dort… Ah ok…

Plus tard… Elle ne bouge toujours pas docteur c’est normal ? Moi je savais que ce n’était pas normal. Ma p’tite puce qui gigote à longueur de journée et qui ne donne pas signe de vie pendant des heures, c’est pas logique du tout ça !…  mais bon, encore une fois, moi, là, je suis dans un demi sommeil alors on ne me prend pas trop au sérieux je crois.

 

(Souvenir récent, suite à une discussion avec maman)

Un peu plus tard dans la journée…

M’man ? Mon lit, il est mouillé…

Ah ? Attends j’appelle une infirmière…

C’est rien madame, un p’tit accident après une opération, ça arrive souvent…

Ah ? ok… j’ai honte quand même là…

(Avec le recul, plus d’illusions, je venais de perdre les eaux)

Je ne sens toujours pas ma Chloé !!!

Les médecins se demandent dans quel service ils vont me garder cette nuit-là… Gastro ou gynéco ?

Ce sera en gastro, aller… Presque un pile ou face !

Le soir, le médecin qui m’a opéré dit clairement aux infirmières de me surveiller la nuit parce que je n’ai pas l’air « trop en forme », de me mettre le monito de temps en temps pour surveiller bébé.

Oui le monito… Il est resté dans le couloir. Je l’ai demandé plusieurs fois cette nuit-là… J’ai aussi dit et redit que bébé ne bougeait pas ! Mais bon sang, vous m’entendez ou pas ?

Le 17… Matin… J’ai une sale tête il paraît. Maman passe me voir avant d’aller au boulot.

Le doc’ lui dit très calmement : « Votre fille ne va pas très bien, on va sans doute l’envoyer à Bruxelles, hôpital universitaire. » Il est pas très content de la « surveillance » des infirmières le doc’ et il le dit !
La gynéco est passée aussi, elle m’a mis le monito…

Maman : « Ma puce, je vais t’acheter quelques robes de nuit… On ne sait jamais si ils te font aller à Bruxelles »

« Ok »

Je crois que je m’endors quand tout à coup… Doc’ , gynéco, infirmières débarquent dans ma chambre…

Je n’pige pas tout sauf une phrase « Bébé va pas bien, on doit te faire accoucher en urgence »…

Ah…

Maman ? Papa ? « Lui » ? Vous êtes où ? J’ai peur là !!!

On m’embarque vite fait…

L’ambulance qui va m’emmener à Bruxelles m’attend déjà… C’est dire…

Mais il faut me faire accoucher avant de partir… C’est la cata. Ils réussissent à joindre maman sur son portable, qui joint « Lui » et « Papa ».

Maman arrive quand je suis en salle d’op’, je sens rien du tout, je m’inquiète…  pour ma puce… parce que ma santé, j’ai bien compris qu’elle va pas bien mais je m’en tape complètement.

Accouchement rapide si j’me souviens bien.

A un moment je dis :

« On en est où ? »

« C’est fini madame »

« Il est où mon bébé alors ? »

« … »

 

Maman entend la phrase suivante venant du pédiatre appelé en urgence « Si ça c’est un bébé prématuré, j’en ai jamais vu alors… »

« Lui » est arrivé, il est là, derrière cette vitre qui nous sépare, je pleure, j’ai peur… maman pleure…

Je pige rien…

Le pédiatre vient me voir avec la lourde phrase « Votre fille ne tiendra pas le coup… » « mais si qu’elle va tenir le coup ma puce »

On me sort de salle d’op’… Je comprends toujours rien, tout le monde est là dans le couloir… Ils ont tous compris, pas moi…

Ma p’tite sœur est là aussi, en pleurs… Mon papa aussi… Là, j’ai un doute…  mon papa qui pleure ? Pas normal…

Je souffre, l’ambulance m’attend.

On me dit qu’ils emmènent ma puce dans un autre hôpital, à Bruxelles aussi…  Un hôpital pour enfants… Je voudrais la voir…

Nous allons donc à Bruxelles dans des ambulances différentes… Moi j’y arrive avec une méchante maladie sur laquelle on n’a pas encore mis de nom…  Soins intensifs…

Le 18 janvier… Je n’ai toujours pas vu mon bébé, ma petite Chloé… On m’emmène en ambulance pour la voir… Je suis malade, j’ai mal, je souffre… PUTAIN!!


Bien sûr, c’est le plus beau bébé du monde, ses cheveux noirs (tout comme les miens à ma naissance), ses ptits yeux ronds (mais fermés)… Et des tuyaux… « Vous voulez qu’on la pose sur vous madame ? » « Non, j’ai mal » (Je me déteste d’avoir dit ça… je regrette, j’ai pas touché ma fille, ma p’tite puce… j’ai pas voulu…)  Son papa est là… il a déjà bien compris qu’il n’y a plus rien à faire… moi j’ai toujours pas capté… je suis sous morphine.

Le 19 janvier : on me téléphone aux soins intensifs. Je suis seule et on me passe l’appel. Chloé est décédée… Trois jours… On lui a laissé trois jours… Qui est Dieu? Où est-il? Moi qui n’ai jamais cru en rien, je me surprends à faire des prières.

Tout se bouscule dans ma tête… je ne sais même pas où je suis… des rideaux me séparent des autres patients. A ma droite, souvenir qui m’est resté, j’entends des gens qui pleurent de l’autre côté du rideau… à ma gauche aussi. Des personnes meurent à côté de moi ?  Qu’est-ce que j’ai?

Je vais un peu mieux. On me met dans une chambre. Les médecins me disent que c’est mieux pour moi, que c’est pas bon pour moi de rester là, dans cette unité où les gens meurent. Je reste dans cette chambre quelques jours seulement…  parce que maintenant je suis vraiment dans la merde.

Diagnostic établi. Pancréatite aiguë nécrosante : 40 % de chance de s’en sortir… c’est la plus méchante… avec en plus, une septicémie…

S’en suivent 10 jours de coma artificiel pour ne pas trop souffrir, opérations sur opérations… 
2 mois de soins intensifs dans la douleur. On m’éveille pour que je sache que j’ai de la visite. Je me bats et ça se voit. J’entends tout ce qu’on me dit, au loin. On me rendort.

Première visite de ma p’tite sœur, elle s’évanouit… « trop de tuyaux… » (moi, je n’en ai aucun souvenir)

Moi, de mon côté, je ne comprends absolument rien… On m’abandonne ici…  Quand est-ce qu’on vient me chercher???

Je veux rentrer…

Cauchemars

Les cauchemars s’accumulent…  de plus en plus affreux (on m’a dit plus tard que toutes les personnes passant par là, sous l’emprise de la morphine, ont décrit des cauchemars tels que les miens)

Un sentiment très présent dans ces cauchemars : mes parents, ma famille qui me laissent là, sous l’emprise de ces personnes si « méchantes »…

Je tenterais bien de vous décrire quelques uns de ces cauchemars pour vous faire comprendre la détresse que je vivais mais aussi l’impact que peut avoir la morphine sur un être humain.

En fait, tous les bruits, tous les mots que j’entendais étaient source de cauchemars.  J’entendais des choses que je visualisais sous une forme différente.

Suite

Je souffre tellement quand on me touche que je déteste tous ces médecins, toutes ces infirmières…

Tout ça est encore si présent dans mon esprit…. Ça me retourne les tripes d’y repenser…

Je vais mal, très mal…. Comment expliquer ça ? J’en sais rien.

Pas un son ne sort de ma bouche, je fais un blocage. Plus rien.  Je ne veux pas parler ou j’y arrive pas? Pourtant je voudrais tellement. Il faut dire que j’ai été sous respirateur pendant un long moment.

Oui je vous entend (parfois), parlez moi encore… Ne partez pas… Reprenez-moi avec vous…

Je suis tellement furieuse sur ces gens qui viennent me voir et me laissent là… Il paraît que cela se lit sur mon visage… Pardon maman de t’avoir fait souffrir en te regardant si méchamment… Pardon « Lui » qui passait ton temps sur les routes pour venir me voir et à qui je ne donnais rien en retour…  Une petite centaine de kilomètres me séparaient de mes proches. Imaginez leur vie pendant ces longs mois… Chaque jour (ou presque) faire la route après le boulot… « Lui » avait perdu sa fille, devait gérer l’achat d’une maison et pendant un moment n’a pas su si moi-même j’allais survivre. Idem pour mes parents qui avaient perdu leur premier petit enfant et allaient peut-être perdre leur fille.

Je déteste tout le monde… Je me bats contre les infirmières, je suis détestable… J’en frappe une en me débattant, elle me faisait mal !

J’en fait pleurer une autre, Ma p’tite Alex, que je ne remercierai jamais assez, qui passait le plus clair de son temps avec moi, à m’expliquer les choses. On s’est attachées l’une à l’autre. Elle est là, à côté de moi, je vois ses larmes… Je balbutie un « excuse moi » qui semble sorti de nul part… Ce sont les premiers mots que je réussi à prononcer depuis des jours, des semaines.

Ils tentent de me mettre debout. Mission impossible, mes muscles se sont envolés, je souffre le martyre… Un pas un jour, un autre le lendemain… On m’assied dans un fauteuil… Cinq minutes d’abord, dix le lendemain…. C’est infernal pour moi.  Mais je me bats.

Je me souviens aussi que mes parents tentaient de trouver un moyen afin que je puisse m’exprimer puisque je ne « voulais » plus parler. L’alphabet écrit sur une feuille, je tentais de dire ce que je ressentais, de montrer les lettres du bout des doigts. Pas évident quand on vit dans un monde à part, dans le monde des semi-vivants. Un jour, ils vont plus loin, ils tentent de me donner un crayon, du papier, ils ont compris que j’avais quelque chose à dire. Je tiens mon crayon tant bien que mal et j’ « écris », si on peut appeler cela « écrire » : tonton. Mon oncle, mon tonton, celui que j’aime par dessus tout. Il me manquait et je ne m’étais pas rendue compte qu’il était venu me voir. Bien sûr qu’il est venu !

Un autre jour, alors qu’ils allaient partir, je leur ai paru prise de panique… ils me donnent crayon et papier… je gribouille des lettres… ils ne comprennent pas ce que j’écris, ils essaient de déchiffrer… j’étais en pleurs, j’avais peur… les infirmières ne comprenaient pas non plus. Je faisais des gestes, j’essayais de montrer quelque chose… ils ne comprennent rien ! merde !

Ils arrivent enfin à déchiffrer de par mes gestes… le fil qui me permettait d’appeler les infirmières en cas de soucis était débranché… je l’avais vu… et j’ai écrit « alarme ».

Je crois que je leur ai tout fait subir. Je subissais tout aussi. Ils ont tout fait pour que je me sente bien, si on peut se sentir bien dans ces cas là.

Encore autre chose… je recevais des cadeaux, des fleurs, des cartes… ils affichaient tout ça dans ma chambre, je les détestais de faire ça, je voulais pas !!!  « mais enfin , Nath, pourquoi tu veux pas ? ça rend ta chambre plus jolie… » vous pigez pas… on va tout me voler, je dors tout le temps… Voilà comment on fonctionne sous morphine, un délire, un vrai… et elle a joué longtemps avec ma tête.  Hallucinations (j’étais capable de regarder la télé pendant des heures alors quelle était éteinte, mais moi, j’y voyais des choses.), pertes de mémoire, absences…

Tout cela vous paraît confus ? Je vous avais prévenus! Ca l’est pour moi également, rassurez-vous. Les souvenirs sont là, bien ancrés mais dans le désordre.

Avec le recul, nous arrivons tous à sourire d’une chose ou l’autre que j’ai faite ou dite à ce moment là…

La seule amie (Nath, ma p’tite collègue) qui soit venue me voir aux soins intensifs reste persuadée que j’ai voulu lui piquer son beau foulard parce que je tirais dessus et faisais des gestes incompréhensibles avec mes bras. En fait, je mourais de chaud et de soif… je ne me suis calmée que quand elle a eu enlevé son foulard…  nous en rions maintenant, mais elle a pleuré en me voyant dans cet état…

Et puis…

Enfin tout commence à s’arranger… Façon de parler… Je vais maintenant passer 3 mois en chambre, isolée parce que contagieuse et très faible.

Je ne sais plus marcher… Je ne peux rien manger, rien boire…
J’ai un trou dans l’intestin… c’est ce qui pouvait m’arriver de mieux parait-il… C’était ça ou des séquelles neurologiques ou un blocage des reins.

Longue rééducation, longue psychothérapie, longue attente…

19 juin, le retour…

Dans notre nouvelle maison, que je n’avais fait que visiter… On l’a achetée pendant que j’étais à l’hôpital… Un notaire est venu me voir sur place…

Les médecins m’avaient « conditionnée » à dire « oui » en me posant plein de questions auxquelles je devais dire « oui ». Il paraît que le notaire n’a pas fait traîner les choses, tout s’est très vite réglé… Je devais être impressionnante à voir, c’était le 6 février…

Le retour, oui. Mais sans Chloé.

Là, ça devient difficile. Me retrouver devant des personnes qui n’ont pas pris de mes nouvelles… qui m’ont laissé tomber, souvent parce que « on ne saurait pas quoi lui dire »… J’avais tant besoin d’être entourée.
Cela veut dire aussi me retrouver devant des personnes qui ne m’ ont pas vue depuis 5 longs mois. J’ai drôlement changé : 25 kg en moins, la peau pâle de n’avoir pas pris le soleil, une démarche hésitante. Je suis un cadavre ambulant me dira-t-on plus tard.
Certains ont pleuré ( ma P’tite Nath que je ne remercierai jamais assez d’avoir pris sur elle en venant me voir), d’autres sont restés sans voix, d’autres encore m’ont dit « nous allions justement venir te voir » « Oh, ben c’est con ça. J’y retourne si vous voulez vous donner bonne conscience.»
Ma rancune est profonde…

Ces mois ont été trop longs, trop pleins de douleurs physiques et morales…

Les questions m’envahissent, des questions plus qu’importantes à mes yeux…
Où est Chloé? Je veux me recueillir sur sa tombe. J’ai tant et tant pleuré de n’avoir pas pu l’accompagner dans la mort… et au cimetière. J’ai tant culpabilisé de n’avoir pas pu m’occuper d’elle pendant ces trois jours qu’on lui a accordés. Durant des semaines, psychothérapeutes et famille ont essayé de me convaincre que je n’y étais pour rien…

Sa tombe. « Lui » n’a pas voulu « choisir » seul la pierre et personne n’a voulu faire ce « choix » sans que je sois là… Imaginez vous ce que ça peut faire de se rendre dans un service de pompes funèbres pour « choisir » sur catalogue la pierre que vous mettrez sur la tombe de votre fille ? Plutôt noire ?  Plutôt blanche ?… On met quoi dessus ? On écrit quoi ?

J’ai « choisi »… Un joli marbre clair, presque blanc aux nervures un peu rouges…   Du blanc et de la couleur, je ne veux pas de noir… Je « choisis » aussi un petit ours en bronze, pour qu’elle se sente moins seule…. Que va-t-on écrire ? Son prénom bien sûr, et son nom… Il ne veut pas que son nom figure sur la pierre… J’ai pas compris le pourquoi, je lui en veux.

Les premiers mois, je me suis rendue au cimetière presque toutes les semaines… J’en avais besoin, je devais lui « parler »… Je m’effondrais presque systématiquement devant elle.

J’aurais tant voulu me venger de ces médecins qui n’ont pas voulu prendre la bonne décision…

S’en suivent des périodes difficiles. Noël, son anniversaire, la Toussaint…  Que c’est difficile de ne pas pouvoir guérir… La douleur reste si intense, si aiguë.

Dans l’attente

Une opération est prévue pour 2003… il faut enlever cette vésicule, la base de tous mes problèmes…

Ce qui veut dire aussi qu’il n’est pas question d’une seconde grossesse… mais, de toute façon, je présume de mes forces… Je suis faible, je ne veux pas l’admettre. Les soins à domicile continuent pendant plusieurs mois. J’ai encore un trou sur le côté de mon ventre. Une poche est collée par-dessus. Tous les jours, un infirmier vient me nettoyer la plaie. Ça durera encore 4 mois.

Malgré tout, je reprends le travail à mi-temps, contre l’avis des médecins.  Rester chez moi à me morfondre, c’est pas mon genre, ça ne pourra me faire que du bien de retravailler et de voir du monde.

Le temps passe…

L’opération a lieu comme prévu en mai 2003 avec en plus ce qu’ils appellent une « cure d’éventration ». En fait, avec le nombre d’opérations que j’ai subies en 2002, ma paroi abdominale ne s’est jamais « refermée » et donc, en plus de m’enlever la vésicule, ils vont refermer la paroi… Ce qui veut dire une cicatrice énorme qui me traverse le ventre de haut en bas…

Les traces morales sont terribles mais les traces physiques le sont aussi. Je ne supporte pas ce corps détruit par la maladie.

J’ai en tête de faire de la chirurgie réparatrice, un jour. Parce que là, je me sens pas capable du tout de retourner à l’hôpital et puis, je suis trop faible moralement et physiquement.

Cette maladie ne m’a pas tuée mais elle m’a sérieusement « diminuée » physiquement… Toutes mes forces se sont envolées, le moindre effort physique m’exténue, j’ai mal dans les jambes, les mollets…

2002, 2003, 2004

Les mois passent…

Ma vie de couple aussi en a pris un coup. C’est plus la même chose. « Lui » et moi, on s’aime mais tout a changé… On ne veut pas l’admettre.

L’envie d’être mère ne me quitte pas malgré mes peurs… Peur pour ma santé, peur de revivre la perte d’un bébé… Je ne le supporterais pas.

Je prends des renseignement par-ci, par-là sur l’adoption, sur les mères porteuses…

Les mois passent et tout se dégrade…

En 2004, l’ambiance devient lourde, les sentiments s’envolent. Il faut que je prenne une décision…

Je suis en train de sombrer, il faut que je remonte la pente toute seule puisque personne n’a rien vu.

En février, après de longs mois d’attente et d’espoir de pouvoir avoir un autre enfant, j’ai un rendez vous à l’hôpital. Ultime examen « tout va bien madame, vous êtes complètement guérie maintenant, vous allez mieux.  Vous pouvez vous lancer dans cette grossesse tant attendue. »

Sortie de l’hôpital, je fonds en larmes… La peur m’envahit… Ce n’est même plus de la peur, là, c’est de la terreur… Je les entends tous me dire « Alors vous attendez quoi pour nous faire un bébé là ? »

J’ai peur bon sang, comprenez-moi ! Jusque là, ça m’était interdit, la peur ne m’atteignait pas…

Je pense que ce rendez-vous m’a fait prendre conscience de l’ampleur des dégâts de cette maladie sur mon moral…

Notre relation va de plus en plus mal…

Il sort sans arrêt et je ne le regarde plus… On vit dans la même maison sans se voir… Ca devient très difficile à supporter pour lui comme pour moi…

Mai 2004…  La décision est prise, on se sépare.

Du jour au lendemain, je vais mieux… Personne ne comprend ma décision mais je m’en fous, je me sens bien mieux, libérée…

 

Je ne veux plus qu’une chose :  REVIVRE, PROFITER, AIMER…


Aujourd’hui, je publie ce texte… ma haine vient de remonter à la surface très brutalement. J’ai eu besoin de relire ça.

Je vis avec cette haine, cette douleur, cette tristesse depuis 16 ans.

Les choses auraient pu s’apaiser si ça en était resté là… Après ma rupture, j’ai rencontré l’homme qui partage ma vie actuellement. On a voulu un bébé… j’allais plutôt bien… jusqu’à ce qu’on m’annonce que j’étais stérile. Stérile A CAUSE des nombreuses opérations subies.

On a eu un enfant. Elle est magnifique. Elle va bien.

Et après mon accouchement, j’ai développé une maladie… encore A CAUSE des opérations subies. J’ai subi une opération en novembre dernier, plutôt radicale.

Je vis avec ça dans ma tête et sur mon corps. J’ai 13 cicatrices qui m’y font penser tous les jours. J’en ai 3 de plus depuis le mois de novembre. Elles me torturent. Elles sont difficiles à montrer, elles sont difficiles à expliquer.

Cette année, le 16ème anniversaire de Chloé a été extrêmement difficile à vivre et je ne sais pas pourquoi.

Cette année, mon corps m’horripile. J’essaie de changer. Je me suis remise au sport et au régime… mais au final, les cicatrices, elles, seront toujours là…

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